TEXTES SUR MARTHA LE PARC

Martha: un parcours particulier

Julio Le Parc - Artiste

 

Martha Le Parc est restée fidèle à la première intuition qu'elle a eue de sa vocation en entrant à quatorze ans à l'école des Beaux-arts de Buenos- Aires en Argentine. Notre première rencontre date de sa dix-septième année et nous devions commencer une relation amoureuse qui continue. Etant parti pour Paris, elle me rejoint quelques mois plus tard en 1959.

 

Sa continuelle et rassurante présence à mes côtés va me permettre de développer intensément et en urgence (j'étais beaucoup plus âgé qu'elle) ma propre vocation d'artiste.

 

Est-ce qu'on peut dire qu'en moi la vocation artistique était plus forte que celle de Martha?

Ce serait plus juste de dire que la générosité innée de Martha a créé autour de moi, en prenant sur elle et sur sa vocation, des circonstances favorables à la floraison de mes potentialités.

 

Ce don d'elle-même a la vie familiale avec moi et les trois enfants qui sont nés à Paris, avec toutes les vicissitudes, problèmes et difficultés de la vie d'un jeune couple dans un pays étranger, se poursuit durant de longues années.

 

Martha met en parenthèses sa vocation artistique. Mais cette vocation est toujours présente en elle. Avec une présence qui est une participation active, Martha est de toutes les étapes de mon travail et de mon activité artistique.

 

Ses yeux silencieux observent en permanence, sa sensibilité s'aiguise, ses jugements s'affirment. Martha sans produire pendant cette longue période, emmagasine énormément et son activité artistique est intériorisée en suivant son propre cheminement. J'imagine, à l'intérieur d'elle, des espaces mentaux se construisant et se déconstruisant pour se reconstruire autrement, pleins de formes et de couleurs en changements successifs.

 

Destin de femme ? Destin de femme d'artiste ?

 

Le temps venu, les enfants grandis, toute cette accumulation d'une sensible réflexion interne commence à surgir, presque à son insu, guidée par la détermination de sa volonté. Le chemin de cette floraison ne passe pas par la technique de la peinture ou de la sculpture. D'emblée sa production n'est pas celle d'un amateur du dimanche. Son fond, son monde intérieur, passe tout simplement par ses mains qui manient directement les matériaux : leurs couleurs, leurs textures, leurs opacités, leurs brillances, leurs transparences, etc.

 

Ses mains créent une éblouissante production de robes féeriques, mais pensée a l'extrême, au fur et à mesure de la réalisation.

La création de Martha est à elle. Elle ne s'accroche pas à une production qui rechercherait la reconnaissance au travers d'un marché. Elle n'a pas besoin d'un curriculum, ni d'une production constante avec des exigences extérieures. Elle va à son propre rythme, indifférente à tout ce qui n'est pas un fort désir intérieur qui la pousse à se projeter dans la création sans la moindre angoisse pour sa finalité. Plus elle crée de ses mains, plus elle rend évidente la beauté ancrée en elle.

 

Ceci se concrétise depuis déjà plusieurs années, non plus en robes, mais en ce qu'elle appelle, sans beaucoup de certitude : "art textile".

Pour moi, ce sont des créations tout court. A la place des pigments, elle utilise les couleurs qu'elle choisit dans les tissus, les rubans, les galons, les tulles, les plumes, les pierreries, etc. Cela donne de somptueuses et magnifiques surfaces à accrocher aux murs comme les tableaux. Elle a un gout, une science dans le maniement de la couleur, des harmonies, des formes, qui font merveille pour l'œil de celui qui regarde.

 

On se trouve en face d'une création débordante, mais maitrisée qui a une très forte présence visuelle. La lumière va vers ses œuvres et revient à l'œil du spectateur et celui-ci en se déplaçant reçoit la lumière changeante qui cite de multiples et successives situations visuelles. Le spectateur peut tout naturellement se projeter avec son propre monde imaginatif.

 

Les œuvres de Martha sont claires, simples, ouvertes, participatives, joyeuses et stimulantes. Elles ont un fond qui ne nie pas l'art moderne. Elles en ont des citations : Paul Klee, Mondrian, Malevitch, Albers, Sonia Delaunay, Vasarely...

Mais elles sont autre chose. Autre chose de possible pour son attitude créative, en toute indépendance et en toute liberté.

 

Je vois la production artistique de Martha sans âge, dans un temps à elle.

 

Sa capacité créative, avec ce qu'elle a produit et ce qu'elle est en train de produire, établit un lien, envoie une ligne de cœur, construit un pont avec cette intuitive enfant de quatorze ans qui voulut faire les Beaux-arts.

 

Martha, en créant, se réalise et en même temps elle continue a me configurer en me remplissant de joie, pas seulement visuelle mais aussi de la joie d'être le compagnon de toute une vie d'une artiste de la qualité de Martha.

 

Cachan, 25 janvier 1999