TEXTES DE MARTHA LE PARC

Artiste ou artisane?

Martha Le Parc

 

Art et artisanat d'après le Larousse :

 

Art : Moyen par lequel on réussit. Habilité, expression d'un idéal de la beauté dans les œuvres humaines.

Artisanat : Métier d'artisan. Travailleur manuel

 

Art et artisanat d'après Martha le Parc :

 

Culture. Mémoire. Empreinte presque indélébile d'un moment, d'une vie, d'une époque, d'une tradition. Livre d'images. Ecriture. Rêve. Imaginaire. Fantaisie. Illustration. Histoire. Symbolique et religieux. Souvenir. Temps. Œuvre unique. Figuratif, abstrait, géométrique.

 

Mon point de vue et sentiment à propos de mon travail se reflète dans cette déclaration historique du Bauhaus :

 

"Nous tous, architectes, sculpteurs, peintres, nous devons retourner au métier. L'art n'est pas une profession, il n'y a aucune différence essentielle entre l'artiste et l'artisan. Seules, dans des occasions exceptionnelles, l'inspiration et la grâce du ciel, qui échappent au contrôle de la volonté, peuvent faire qu'un travail débouche réellement sur l'art ; mais la perfection dans le métier est essentielle pour tout artiste ; c'est une source d'imagination créative. Nous formons une nouvelle communauté de créateurs sans cette distinction de classe qui lève une arrogante barrière entre l'artisan et l'artiste."

Joseph Albers, Marcel Breuer, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Moholy Nagy (Bauhaus 1919)

 

Réflexions sur l'artisanat

 

Je voudrais dénoncer la perte irréparable de ce savoir qui se transmettait de génération en génération (dans les tribus, dans les familles, dans les villages, les régions, les pays) aussi naturellement qu'une langue ou un dialecte.

 

Parce que ces œuvres étaient souvent produites par des mains féminines et que la transmission du savoir se faisait si naturellement, elles n'étaient ni reconnues pour leur valeur propre, ni pour leur valeur artistique.

Pourtant, et par bonheur, dans l'histoire de l'artisanat, a certaines époques et dans de certaines civilisations et sociétés, les vêtements, accessoires, etc, créés par des artisans ont été considérés comme un véritable art royal, lié a la puissance et a la fortune. Les chefs de tribus, les souverains, les dignitaires, les riches personnages, les chefs religieux demandaient aux artisans d'orner leurs vêtements de broderies, de motifs ou de couleurs qui les identifiaient. La richesse et la beauté de leur création devaient être à la mesure de la position hiérarchique du commanditaire au sein de la société.

 

Aujourd'hui, les rarissimes artisanes qui perpétuent encore l'art de l'artisanat (broderies, dentelles, etc) sont malheureusement considérées comme des ouvrières manuelles, "des petites mains" souvent mal payées. Et il est rare que l'on pense a elles quand on admire certaines robes du soir signées par des grands couturiers (coutant bien sur des fortunes), merveilleusement brodées de pierres et de perles parfois de la taille d'une tête d'épingle, et dont les dessins et les couleurs sont d'une étonnante beauté. Combien d'heures de travail pour ces artistes-artisans anonymes ? Des mois et des mois.

 

II existe aujourd'hui encore des princesses et des reines. Je n'ai jamais su quelles étaient leurs fonctions dans le monde actuel. Mais de temps en temps, elles permettent au moins de faire rêver certains lecteurs ou lectrices des magazines, quand elles portent des manteaux de couronnement ou des robes nuptiales que l'on dit "comme sorties de conte de fées ". Mais, de nos jours, les rois et les reines ne sont plus comme autrefois les protecteurs qui octroyaient à cet "art des mains habiles" leur reconnaissance, leurs encouragements, et leur appui moral et économique.

Ce malheureux phénomène : l'aveuglement et l'indifférence devant la perte d'un art, d'une valeur incalculable (je pourrais l'appeler crime pour non-assistance à la culture artistique en danger) commença à se produire au début du XXe siècle. Les pays occidentaux accordèrent alors de plus en plus d'attention à la production industrielle et délaissèrent peu a peu l'artisanat et ses traditions. Contre cette tendance, naquit le Bauhaus, qui s'efforça de relier l'Art et l'Artisanat. Ce mouvement proclamait qu'il ne pouvait exister de production artistique sans un solide enseignement artisanal, ni d'artisanat sans conception artistique.

 

Comment le Bauhaus explique alors la science, le savoir, la connaissance dans le maniement des formes et des palettes chromatiques sans pareilles des Indiens d'Amérique Latine, des ethnies africaines, des orientaux, des Hindous, etc.? Dans quelle école ces artisans ont-ils appris à concevoir ces merveilles d'imagination, de création et d'invention pures ? Dans aucune école.

Aujourd'hui ces œuvres d'art nous étonnent dans les musées d'Histoire des civilisations et certains peintres, sculpteurs, stylistes et autres s'en inspirent, apprenant la leçon du mystère de leur grand Art, art inné, ancestral, simple, beau et parfait comme la Nature, leur seule et unique école.

Voila les motifs de mon amour et admiration pour l'Artisanat, et la raison pour laquelle je me suis toujours considérée (malgré ma formation aux Beaux-arts) comme une artisane. En tant que telle et sans aucune fausse modestie, au contraire, je le proclame, avec l'espoir de mériter cette appellation, en réalisant et en exposant mes "ouvrages", même si on veut les considérer comme "œuvres d'art" exposables en galerie d'art. Je les considère a leur juste place, sans autre prétention que celle d'arriver a faire comprendre a certaines personnes parfois remplies de conceptions étroites de l'Art, que l'artisanat mérite le regard respectueux des critiques d'art et a droit de citer dans l'Histoire de l'Art.

 

Mon travail devient long et difficile. J'ai quelquefois le sentiment de travailler à contre-courant. Peut-être, aurais-je du naitre a une autre époque ? Je sais que je poursuis un rêve presque impossible. Mais je m'obstine à le rendre compatible avec la réalité.

Je poursuis ce rêve dans mon atelier, avec mes rubans et mes petits bouts de choses insolites, a recréer, a revivre, a revendiquer par le fruit de mes mains (outils de mon esprit), la valeur des millions et des millions d'autres mains anonymes. A tous ces êtres ignorés, humbles et silencieux, je dédie mon travail.

 

Avril 1991